Donc pour ton mieux je pense et je dispose
Que tu me suives, et je serai ton guide,
Et je te tirerai d’ici vers un lieu éternel,
Où tu entendras les cris désespérés.
L’Enfer, Dante Alighieri, Chant I (112-115)

Enfer Doré chant 8
Gustave Doré, illustration du Chant VIII

            Dans les lignes qui suivent, je vous propose un voyage un peu particulier, que l’on appelle aussi catabase : une descente aux Enfers. L’Inferno. Dans La Divina Commedia, poème épique italien du tout début du quatorzième siècle, Dante Alighieri se met en scène, conduit par le poète latin Virgile dans l’au-delà (Enfer, Purgatoire et Paradis) : le premier livre, qui est aussi le plus célèbre, les voit parcourir les neuf cercles de l’Enfer, eux-mêmes parfois subdivisés en girons, et rencontrer dans chacun d’eux des personnalités de l’Antiquité plus ou moins légendaires ou des contemporains de Dante qui y subissent leur châtiment éternel.

            En clair : l’antre du Diable, des créatures mythologiques, des tortures bien gore sur fond de culture médiévale… il n’en fallait pas moins pour en faire l’une des œuvres les plus prisées des groupes de métal, qui s’y réfèrent en nombre.

          Pour vous plonger dans l’ambiance, la bande son du périple commence par le « Dante’s Inferno » de Septicflesh (2017). Sur le livret, les trois premiers vers originaux du chant III sont cités en épigraphe :

Per me si va ne la città dolente
Per me si va ne l’etterno dolore
Per me si va tra la perduta gente.[1]

            La musique est magistrale, effrayante, traduisant parfaitement l’atmosphère de cette épopée tragique. Les paroles présentent la quête de Dante et son œuvre, « A poem from the underworld »[2]. Un à un, elles évoquent les tourments des chacun des neuf cercles que vous vous apprêtez à franchir, à travers la voix caverneuse, abyssale même, de Seth.

              Mais il vous faut savoir pourquoi le poète en est arrivé là : l’Amour, bien sûr… Dante aimait Béatrice, qui dut en épouser un autre et mourut, à l’âge de vingt-cinq ans, laissant le poète désespéré. Dans La Divine Comédie, elle sera son guide au Paradis. Luca Turilli évoque cet amour mystique dans son « Dante’s Inferno » (2012) :

Divina amata
Or sospirata
I’ll cross the hell on earth
To have your soul back
Irato Averno
Dante’s inferno
I need your grace to be my pain
In nomine[3]

Mélange de latin et d’anglais, ce refrain plutôt lumineux, tout comme le reste du morceau, s’intègre dans de splendides orchestrations et des chœurs épiques comme Luca en a le secret. Il fallait bien un compatriote pour rendre hommage au père de la littérature italienne et à sa Muse, ainsi décrite au Chant II de l’Enfer (55-57) :

Lucevan li occhi suoi più che la stella;
E cominciommi a dir soave e piana,
Con angelica voce, in sua favella…[4]

             Suivez jusqu’au chant III votre guide Virgile, mandaté par la Dame, si vous l’osez.

             Vous êtes aux portes des Enfers. Avec toute l’énergie dont vous avez besoin, c’est Anthrax qui prend le relais avec « Howling Furies » (1984) :

Abandon all hope for those who enter.

Cette première phrase du morceau est la traduction littérale de Lasciate ogne speranza, voi ch’intrate (Vous qui entrez laissez toute espérance, III, 9). Nous sommes au chant III et nous découvrons des « mots de douleurs, accents de rage, voix fortes, rauques, bruits de mains avec elles, […] toujours, dans cet air éternellement sombre » (III, 26-29) que la voix du chanteur d’alors, Neil Turbin, évoque ainsi :

A clouded mist in a darkened tunnel
And twisted screams are growing near…[5]

              L’artwork de l’album dont est tiré le morceau semble figurer dans une esthétique médiévalisante l’un des malheureux damnés, déchirant de ses dents sa main entravée. Les sons grinçants et métalliques des guitares s’y accordent à merveille.

               Le très prisé Canto III est aussi représenté par le black metal d’Ancient, « At the Infernal Portal (Canto III) » (1996). Est-il utile de préciser que le black fait très bon ménage avec la descente aux Enfers ? Les paroles sont simplement les vers 1 à 9 déjà cités, d’abord en italien, ce qui est du plus bel effet, puis en traduction anglaise. Les lignes mélodiques sont sublimes, le classique chant black semble avoir été créé pour évoquer la désolation des interminables plaines infernales, de concert avec le rythme chaotique de la batterie, et le climax est atteint avec cette voix terrifiante qui vous dit, au terme des sept minutes d’angoisse : « Abandon all hope for those who enter » !

                Pour atteindre le premier cercle, il vous faut traverser l’Achéron : c’est le nocher Charon qui se charge des morts, « dans un bateau / un vieillard blanc d’antique poil » (III, 82-83) avec en fond sonore la chanson « Charon » qui lui est dédiée par Symphony X, sur l’album Underworld (2015) largement consacré à Dante. Son prog symphonique figure à merveille les eaux imprévisibles que traverse la barque au bon vouloir de l’inquiétant vieillard.

               Le premier cercle, ce sont les Limbes : c’est le lieu où errent toutes les âmes d’êtres « sans péchés » mais qui ont vécu avant que n’advienne le Christ et ses sacrements, comme votre guide Virgile. Afin que figure dans notre périple au moins un groupe français (signalez-moi en commentaire ceux auxquels je n’ai pas pensé !), c’est l’instrumental « Nuit des Limbes » (1984) du mythique Sortilège qui nous mènera parmi « des soupirs, / qui faisaient trembler l’air éternel » (IV, 26-27) au travers de solos de guitare démentiels et de variations rythmiques nombreuses, à l’image de la situation contrastée des habitants des limbes. Le morceau s’achève sur le bruit du vent : ne serait-ce pas celui qui agite le second cercle que vous pénétrez à présent, « mugissant comme mer en tempête, / Quand elle est battue par vents contraires » (V, 29-30) ?

                  C’est Iced Earth qui nous mènera au travers des trois cercles suivants. Petit faible pour ce « Dante’s Inferno » (1995) monumental de plus de seize minutes, qui retrace à lui seul le premier volet complet, avec dans ses textes et son atmosphère une profonde fidélité à l’œuvre de Dante Alighieri et un remarquable souci du détail. Désormais spécialistes, vous remarquerez la mise en valeur de la fameuse phrase du frontispice grâce à un brutal changement de rythme. Le second cercle (chant V) est celui des damnés que l’on pardonnerait bien volontiers : les luxurieux, les amoureux illégitimes. « Et je compris qu’un tel tourment / Était le sort des pécheurs charnels, / Qui soumettent la raison aux appétits. » (V, 37-39). Comme le rappelle Jon Schaffer après 3mn30, ces âmes sont gardées par un monstrueux Minos qui se dresse devant vous : « Minos judges as his tail twines »[6]. « Lustful thoughts and greed whip these wretched souls / A hurricane of hate mocks their helpless pleas »[7], proclame la voix de Matthew Barlow dans une cavalcade vraiment thrash et sans concessions.

                Un cercle plus bas, on se laisse emporter toujours par Iced Earth, qui suggère la profondeur par des chœurs d’hommes superposés à un break musical très circulaire puis discordant, et par les lyrics dantesques :

Drifting now down deeper
Into eternal flames
Awake at the third circle
The cold and filthy rain…[8]

               L’évocation de « la pluie éternelle, maudite, froide et lourde » (VI, 7-8) est quasi littérale, de même que celle des endormissements successifs qui vous permettent, dans le poème de Dante, de passer de cercle en cercle. Gardés par « The vicious beast Cerberus, three heads, blooded eyes »[9], les esprits sont ici « pour le nocif péché de bouche » (VI, 53) : les gourmands. La voix et la musique se sont faites douces et plaintives. On en a des frissons.

               Puis soudain, l’on bascule nettement dans le quatrième cercle avec un retour des rythme et chœur épiques. C’est tout le génie de ce morceau qui nous emmène réellement : Jon Schaffer est Virgile ! Et tout comme le démon Plutus prononçait au seuil du chant VII ce vers incompréhensible chez Dante, « Papé Satàn, pape Satàn aleppe! », où seul est distinct le nom du Diable, le couplet se clôt sur un chœur d’hommes solennel marmonnant le mystérieux « Zahnah, zantus shan mey / Zeenah hotoh, Satanae »… Nous passerons la main à d’autres titres pour poursuivre le voyage, mais il est clair que ce morceau génial eût pu nous mener au travers des neuf cercles sans la moindre difficulté.

                 Au chant VII, dans le cinquième cercle de l’Enfer, nous rencontrons Nightwish qui évoque dans « Yours is an empty hope » (2015) les coléreux, immergés dans la boue du Styx qui les empêche de parler. « Of screen name verbal vanity / Churning the words imbued in filth »[10] rappelle les vers :

Cet hymne, ils le gargouillent dans leur gorge
Car ils ne peuvent le dire par mots entiers. (VII, 125-126)

L’ambiance opératique wagnérienne confère au poème de Dante un romantisme sombre. Les chœurs s’imposent à nous comme une cohorte de damnés infernaux.

                Mais « Wrathful and Sullen », sur l’album éponyme du bien-nommé Decadence, n’est pas moins convaincant dans son évocation du cinquième cercle. Après une intro lente et pesante que nous retrouverons lors du break, un frénétique melodeath au chant criard se charge de la rage des damnés coléreux :

Was this worth all anger?
Trapped in hell forever
Caught in endless pain
Never to return again

Doomed to be immortal
Hate and being brutal
Skinning, biting, destroy
Hungering for final death[11]

« Ils se frappaient, mais non avec la main, / Avec la tête, avec la poitrine et avec les pieds,/ Tranchant leur corps par bribes, avec les dents. » (VII, 111-114) écrit Dante. À présent, rejoignez les portes du sixième cercle.

Enfer Doré chant 10
Gustave Doré, illustration du Chant X

            Sepultura entre en scène pour le chant VIII. Dante XXI (2006) est un album-concept entièrement fondé sur la trilogie La Divine Comédie. Nous choisirons « The City of Dis » qui évoque la ville plutonienne Dité, écrin des quatre derniers – et plus terribles – cercles de l’Enfer. « À présent, mon fils, / S’approche la cité qui a nom Dité, / Avec ses habitants meurtris, avec sa grande armée » (VIII, 67-69) nous annonce Virgile en l’apercevant dans La Divine Comédie. Le traitement qu’en fait Sepultura est extrêmement intéressant. Musicalement, la lourdeur sinistre est accompagnée d’éléments mélodiques orientaux entêtants. Les lyrics surtout opèrent une complète transformation du message initial, faisant de la ville infernale un lieu inique où les hommes sont enfermés pour ce en quoi ils croient. Elle devient sous la plume de Derrick Green le symbole de la répression des libertés d’opinion et de culte :

Won’t be a victim
In this bloody system
Lost soul you’ll burn for your believe
Cast in the City of Dis[12]

            Un cercle plus bas, même portée engagée pour les urbains Rage Against the Machine et leur « Roll Right » (1996) : ils y martèlent à maintes reprises, à la fin du titre, « We gotta take ’em to tha seventh level » et « Send them to the seventh level! »[13]. Cette fois-ci, l’Enfer est un châtiment mérité pour les personnages qu’ils ont dénoncé plus haut, désignés dans l’œuvre de Dante comme les « Violents contre leur prochain » enfermés au 1er giron du septième cercle. Au chant XII, le poète y place les dictateurs de tous temps :

Ceux-là sont des tyrans
Qui s’en prirent au sang et aux biens d’autrui.
Ici se pleurent leurs crimes sans pitié ;
Ici est Alexandre, et Denys le féroce
Qui fit souffrir si longtemps la Sicile. (XII, 104-108)

Voilà une punchline qui parle naturellement au groupe RATM et leur inspire un titre à la fusion toujours aussi réussie, ligne de basse très dessinée et guitares stridentes à l’appui d’un hip-hop groovy.

               En entrant dans le huitième cercle et ses multiples girons, nous faisons une incursion vers le métal prog avec le nouveau venu Austin Blau dont l’album complet, Divinity (2018), se réfère à l’œuvre de Dante. Les titres successifs évoquent les péchés majeurs des cercles de l’Enfer dantesque ; nous écouterons « Treachery » qui se réfère aux neuvième et dixième girons du huitième cercle, où sont détenus les faussaires en tous genres. Les voix claire et saturée se mêlent au travail d’orfèvre de la musique dans une série d’accusations ; le morceau s’interrompt autour de la cinquième minute, pour repartir en une plainte finale.

             Ainsi sont décrits leurs supplices dans le chant XXIX :

Comme ces deux-là maniaient leurs ongles
Sur eux-mêmes, tout enragés
De démangeaisons sans remède ;
Ils arrachaient la gale avec leurs griffes,
Comme le couteau gratte les écailles d’une carpe… (XXIX, 79-83)

             Le neuvième et dernier cercle, aussi attendu que redouté, est massivement célébré par les chantres métal. Pour la diversité de notre playlist, nous choisirons Ringworm, auteur de « The Ninth Circle » (2007) mais nous aurions pu écouter la très bonne version d’Akrya, ou Infected Chaos, ou même Vlad the Impaler sur le même sujet. On y trouve les damnés les plus irrécupérables, traîtres prisonniers de la glace :

Je me tournai alors et je vis devant moi
Et sous mes pieds un lac à qui le gel
Donnait l’aspect du verre, et non de l’eau. […]
Livides, jusqu’au point où la honte se voit,
Les ombres dolentes étaient dans la glace,
Claquant des dents comme font les cigognes. (XXXII, 22-24, 34-36)

               Ringworm, dans son deathcore destructeur, hurle une sentence soutenue par des riffs de guitares acérés : « Avarice, burning cold. Endless pain, retribute. […] You succubus, you burn alive, you Judas, you concubine. The venemous grand design, you traitor, your circle is 9 »[14].

              Mais on y rencontre aussi rien moins que Lucifer lui-même, occupé à grignoter éternellement de ses trois têtes – « si bien qu’en même temps il en suppliciait trois » (XXXIV, 57) – le susmentionné Judas, ainsi que Cassius et Brutus, les traîtres ultimes ; pas étonnant que cela inspire nos paroliers métalleux.

           Enfin, il vous est donné d’échapper à cet abîme. Comme Dante, vous espérez « revenir au monde clair. » (XXXIV, 134)

Nous montâmes, lui premier, moi second,
Si bien qu’enfin je vis les choses belles
Que le ciel porte, par un perthuis rond ;
Et par là nous sortîmes, à revoir les étoiles. (XXXIV, 136-139)

             Le dernier vers, sublime, « E quindi uscimmo a riveder le stelle. » en V.O., se verra parfaitement accompagné de l’outro du concept-album El Infierno de Dante par le groupe mexicain Transmetal, qui livre sa version, en espagnol, de l’Enfer. Dans « El Ultimo Día Sombrío », un riff mélancolique nous extirpe des entrailles de la terre tandis que le vocaliste nous chuchote :

Este es…
el último día sombrío
quizás tenga la oportunidad
de ver la luz que mueve
a todos los astros
lo deseo…[15]

            Je donne le dernier mot à mon coup de cœur, le titre d’Iced Earth, vociférant le nom de « Lucifer » dans une quinzième minute lourde à souhait, où le chant flirte avec le growl, pour s’achever sur un carillon doublé de cloches sentencielles, qui nous rappellent, ad libitum, que nous n’en sortons pas indemnes.

Enfer Doré chant 34
Gustave Doré, illustration du Chant XXXIV

Toutes les traductions en français de La Divine Comédie sont de Jacqueline Risset (pour l’édition GF Flammarion, 2010).
Les traductions anglais-français sont de l’auteure de l’article.
Les illustrations sont des gravures de Gustave Doré, artiste éminemment métal qui a illustré (entre autres !) L’Enfer en 1861.

Lien vers la playlist Spotify (presque) complète de cet article : Playlist Dante’s Inferno

[1] « Par moi on va dans la cité dolente, / Par moi on va dans l’éternelle douleur, / Par moi on va parmi la gent perdue. »

[2] « Un poème depuis le monde d’en bas »

[3] « Divine aimée / Ou soupirée / Je traverserai l’enfer sur terre / Pour retrouver ton âme / Dans l’Averne en colère / L’Enfer de Dante / J’ai besoin que ta grâce soit ma souffrance / In nomine. »

[4] « Ses yeux brillaient plus que l’étoile, / Et elle me parla, douce et calme, / D’une voix d’ange, en son langage… »

[5] « Une brume nuageuse dans un tunnel obscurci / Et des cris déformés s’amplifient en approchant »

[6] « Minos juge tandis que sa queue s’enroule ».

[7] « Pensées concupiscentes et désir fouettent ces âmes maudites / Un ouragan de haine tourne en dérision leurs plaintes désespérées. »

[8] « À présent emportés plus profond vers le bas / Dans les flammes éternelles / Tu es réveillé au troisième cercle / Par la pluie froide et sale ».

[9] « Cerbère la bête vicieuse, trois têtes, des yeux injectés de sang »

[10] « D’un pseudonyme la vanité verbale / Gargouille les mots imprégnés de boue »

[11] « Tout cette colère valait-elle la peine ? / Piégés en enfer pour toujours / Pris dans une douleur infinie / Pour ne jamais revenir ; / Condamnés à être immortels / À haïr et à être brutaux / Ecorchant, mordant, détruisant, / Avec la faim d’une mort définitive. »

[12] Je ne serai pas une victime / Dans ce foutu/sanglant système / Âme perdue tu brûleras pour ta croyance / Prise dans la Cité de Dis.

[13] « Nous devons les emmener dans le septième cercle » et « Envoyez-les au septième cercle ! »

[14] « L’avarice, brûlée par le froid. Douleur éternelle, qui rétribue. […] Toi succube, tu brûles vif, toi Judas, toi concubine. Le grand dessein fielleux, toi le traître, ton cercle est le 9. »

[15] « Ceci est… / Le dernier jour d’obscurité / Peut-être aurai-je l’opportunité / De voir la lumière qui meut / Tous les astres / Je l’espère… »

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