ecologie goreCattle Decapitation ? Personnellement, je n’en suis pas fan. La religion et les curetons ? Très peu pour moi. Un livre sur Cattle Decapitation écrit par l’homme d’église Robert Culat ? Laissez moi rire !

Et pourtant, je me suis penché sur ce groupe et sur Ecologie Gore (sorti chez Camion Blanc en septembre 2018) écrit par Robert Culat et j’ai dû me faire à l’idée que j’avais tort. Mais avant de présenter quoi que ce soit, voici la playlist sélectionnée par l’auteur (qui a bon goût, qu’on se le dise) qui a d’ailleurs sa propre chaîne YouTube où il parle de la musique metal.

On ne peut pas enfermer Robert Culat à son sacerdoce, après avoir un peu échangé avec lui, je me suis rapidement rendu compte que c’est avant tout une personne curieuse qui vise à l’embellissement du monde et son objectif est clair « instaurer un dialogue entre le monde des Chrétiens et celui des métalleux. » Qui dit dialogue, dit écoute et effort de compréhension. L’interview en bas de cet article est absolument à lire pour vous donner une petite idée de qui est cette personne. Vous trouverez sur Internet plusieurs articles à son sujet et une vidéo de Max Yme qui est aussi intéressante.

 

robert-culaMais qu’en est-il donc de Ecologie Gore ? L’auteur ouvre sur un interview des membres de Cattle Decapitation pour mieux cerner qui ils sont, leurs influences et convictions en matière d’écologie et d’alimentation. Si les questions sont intéressantes, elles ne sont pas d’une grande utilité si l’interlocuteur ne joue pas le jeu. Il est dommage que tous les membres n’aient pas développé davantage leurs réponses. Mais ce n’est heureusement pas le cœur du livre, tout l’intérêt porte sur l’analyse des paroles et des artworks des divers albums et plus généralement sur la philosophie du parolier et chanteur Travis Ryan. En effet, il ne s’agit pas d’une biographie du groupe mais véritablement d’une analyse littéraire. Les paroles sont d’ailleurs traduites en français, un sacré travail qui rend compte de la virulence du message. Mais pourquoi ce groupe en particulier ?

« Je me suis dit qu’une étude des thématiques et des paroles du groupe Cattle Decapitation connu pour militer pour la cause animale me permettrait de créer un pont, un lien, une synthèse entre mes deux centres d’intérêts en tant qu’auteur : le Metal d’une part, la cause animale et l’écologie de l’autre. »

Même si l’auteur n’est pas un inconditionnel du groupe, ce qui l’a poussé à rédiger Ecologie Gore est « davantage dans le cadre de l’écriture de mon étude que par pur plaisir musical ». Pour chaque album de Cattle Decapitation, Robert Culat décortique les paroles, dresse des liens avec des faits d’actualité, les références artistiques et bibliques, ordonne, classe le lexique. Ce qui peut paraître fastidieux de prime abord se lit facilement car le style n’est pas pompeux ou faussement intellectuel. Il est assez fascinant de voir comment sont employés les mots à travers les sept albums et comment le message change, passant de la misanthropie virulente à un rapport à l’homme perdu dans un monde bouffé par l’industrialisation du vivant et la technologie biovore.

Finalement, il n’est pas nécessaire de bien connaître le groupe pour aborder ce livre qui se veut avant tout comme une réflexion sur les paroles. La musique extrême quand elle porte un message activiste ne peut pas se résumer à un enchevêtrement de riffs et de percussions. Souvent, on oublie de se poser la question de la « volonté » dans une œuvre musicale, à savoir au-delà de créer un album, qu’est-ce que le groupe a cherché à réaliser par là ? Peut-être que Cattle Decapitation est moins connu que d’autres groupes engagés mais est-ce à dire que la portée de leur message a moins d’intérêt ? Par forcément et ce livre est là pour le rappeler !

Alors lisons plus attentivement les paroles de ces groupes qui adressent des problématiques sociétales, environnementales et politiques et gardons à l’esprit que la musique n’est que le média de leur volonté.

Cet article est un peu plus court que les autres car Robert Culat a eu la gentillesse d’aller au fond des choses dans cet interview passionnant :

Bonjour, tout d’abord, est-ce que tu peux te présenter ?

Je suis Robert Culat, né à Marseille en 1968, prêtre catholique du diocèse d’Avignoncattle decapitation 2 depuis 1993, actuellement au service de la communauté catholique francophone de Copenhague au Danemark. De manière générale je suis passionné par le monde de l’art et de la culture. L’histoire, la littérature (Juvénal, Martial, Marc-Aurèle !) et l’art de la Rome antique tiennent une place importante dans ce domaine mais aussi l’opéra qui est pour moi la forme la plus parfaite de l’expression artistique harmonisant dans une même œuvre la musique, le chant et le théâtre  (Mozart en particulier), la peinture (El Greco), la littérature (Blaise Pascal, Léon Bloy, Hermann Hesse, John Steinbeck, John Fante et tant d’autres) et la musique (essentiellement classique et Metal).

Comment es-tu devenu amateur de heavy metal et de musique extrême ? Tu es prêtre catholique, en quoi ça joue un rôle dans ton rapport à la musique et à l’art de manière générale ?

Dans mon enfance et mon adolescence j’ai vécu uniquement au contact de la musique classique de par mon père. Je n’étais donc pas forcément (quoique…) prédestiné à apprécier un jour les sonorités métalliques… En fait, et de manière paradoxale, c’est dans l’exercice de mon sacerdoce catholique que j’ai découvert le Metal pour la première fois en 1994. C’était dans le cadre de ma mission d’aumônier du lycée public de l’Arc à Orange (Vaucluse) car dans ce lycée il y avait deux jeunes métalleux catholiques qui fréquentaient l’aumônerie et qui jouaient dans un groupe nommé Cortège. C’est leur look qui m’a d’abord intrigué et qui m’a amené progressivement à vouloir connaître et comprendre cette nouvelle musique pour moi : le Metal. Donc cette découverte s’est faite dans le cadre de ma mission de prêtre, et cela un an après mon ordination sacerdotale. Même si la première musique Metal que j’ai écoutée en live dans le garage de ces jeunes lycéens, lors d’une répétition du groupe Cortège, était bien du Metal extrême, ma découverte de cette musique s’est faite très progressivement entre 1994 et 2007. En fait j’ai suivi un parcours somme toute assez classique (je m’en suis rendu compte à l’issue de mon questionnaire Metal lancé en 2000) : j’ai commencé en 1999-2000 par écouter des groupes très accessibles du genre Stratovarius, Sonata Arctica, Rhapsody, Edguy, Angra, cela sans passer par l’étape traditionnelle pour beaucoup d’Iron Maiden (groupe que j’ai du mal à apprécier), puis deux découvertes majeures m’ont amené plus tard à aimer des styles plus extrêmes : Death et Opeth. Enfin je me suis intéressé au Black Metal et grâce à un ami métalleux, j’ai découvert des groupes plutôt underground comme Dornenreich pour ensuite apprécier par moi-même des classiques comme Emperor. En quoi le fait d’être prêtre catholique influence-t-il mon rapport à la musique et à l’art ? Je pense que la formation culturelle que mon père m’a donnée à travers les nombreux voyages qu’il m’a fait faire dans mon enfance m’a très tôt sensibilisé à l’art. Quand on découvre Rome à l’âge de dix ans, cela peut marquer une personne pour toute sa vie et ce fut mon cas. Ce n’est pas parce que l’on est prêtre que l’on est automatiquement sensible à l’art et à la musique… Certes, le prêtre officie dans un cadre esthétique souvent magnifique cattle decapitation(l’architecture des églises, la musique d’orgue etc.), mais certains prêtres sont étrangement insensibles à la beauté et à l’esthétique. Pour moi, je pense que la vocation de prêtre ouvre normalement l’esprit et le cœur à la beauté sous toutes ses formes. Catholique signifie « universel » pas seulement au sens géographique du terme mais cela désigne aussi une ouverture et une curiosité vis-à-vis de la totalité de l’expérience humaine. Et que serait l’histoire de notre humanité sans la recherche de la beauté et l’expression esthétique que les hommes ont donné depuis l’aube des temps à leur quête spirituelle ? Beauté et spiritualité sont souvent inséparables. Lorsque notre patrimoine artistique est menacé ou détruit, nous souffrons. Que l’on pense bien sûr à l’incendie de Notre-Dame de Paris, mais aussi à la destruction d’une partie des ruines de Palmyre à cause de la guerre en Syrie, à la destruction par des musulmans fanatiques des bouddhas géants de Bâmiyân, etc. Le langage de la beauté est par définition universel, donc il a en lui-même une affinité avec la notion de catholicité dans le sens justement d’une ouverture sur la totalité de l’expérience humaine à travers le temps et l’espace.

C’est une question qu’on doit te poser souvent, mais sur ta page Wikipédia, il est écrit que tu es « connu pour [tes] prises de position en faveur du végétarisme et du black metal ». Mais est-ce que ce genre de musique ne vient pas en contradiction avec ta foi ou la religion ? Y a-t-il une ligne rouge que tu ne veux pas franchir ?

Une page Wikipedia n’est jamais une source d’information fiable à 100% ! Je ne sais pas où ils ont été cherché ça… Mes prises de position en faveur du Black Metal ! S’ils avaient écrit en faveur du Metal ou du Hellfest à l’époque des polémiques, cela aurait été plus juste ! Même s’il est vrai, qu’en tant que prêtre, je ne pouvais pas me désintéresser du Black Metal. Quand j’ai écrit mon livre L’âge du Metal entre 2000 et 2007, mon objectif était clair : instaurer un dialogue entre le monde des chrétiens et celui des métalleux. La plupart du temps ce dialogue est impossible par ignorance et parce que l’on ne se connaît pas, l’on ne se fréquente pas. Notez bien que je ne parle pas tant de dialogue entre Christianisme et Metal que de dialogue entre Chrétiens et métalleux ! La nuance est de taille. Sans oublier qu’il existe bien plus de Chrétiens métalleux (ou de métalleux chrétiens au choix) que l’on ne le pense habituellement ! Idéologiquement le Black Metal ne saurait se réduire au satanisme (il faudrait écrire pour être précis satanismes tellement la question est complexe quand l’on approfondit ce thème – je renvoie à l’excellente étude du sociologue Nicolas Walzer, Satan profane, dans laquelle il distingue bien le satanisme cultuel du satanisme culturel). L’univers mental du Black Metal est bien plus riche et varié qu’on ne le pense a priori : culte de la nature, retour aux racines pré-chrétiennes, fascination pour le passé, l’histoire et les traditions etc. Bien sûr il existe une contradiction si l’on a un regard superficiel sur ce phénomène. Mais la question essentielle pour un prêtre est de chercher à comprendre ce que cache ou ce que révèle cet attrait plus ou moins authentique pour Satan, cette haine du Cchristianisme et cette nostalgie d’un passé pré-chrétien idéalisé… Si par certains de ses aspects le Black Metal se présente comme une croisade idéologique contre le Christianisme, il n’en demeure pas moins vrai que cette musique est aussi porteuse d’une quête spirituelle, d’un refus de la vie matérialiste dans sa banalité factuelle et de l’énorme sentiment d’ennui qu’elle porte en elle. Il n’y a qu’à voir ce que raconte Ihsahn sur sa jeunesse dans un bled paumé de Norvège et tant d’autres avec lui… Dans L’âge du Metal, j’ai tenu à donner une traduction intégrale (faite par mon professeur d’allemand) des paroles poétiques et philosophiques d’Eviga (pseudonyme qui fait allusion à l’éternité… Ewigkeit en allemand), Jochen Stock de son vrai nom, dans l’album Her von welken Nächten du groupe de Black Metal tyrolien Dornenreich. Voici la traduction du magnifique morceau par lequel s’ouvre cet album exceptionnel révélant toute l’intensité mystique dont est capable l’art Black Metal sans avoir besoin de faire référence à Satan…

Que nous vient-il de nuits fanées ?

Sens toi-même ce qu’elles t’apporteraient, ce qu’elles t’apportent, ce qu’elles t’ont déjà apporté.

 Eveil – Eigenwach

Une créature humaine revient à elle au milieu d’un scénario onirique dans le décor d’une nuit en forêt et fait l’expérience – poussée vers sa solitude personnelle – du caractère unique et précieux de sa perception subjective. Mais cet homme prend également conscience des incompatibilités et des limitations de son être – au regard de l’harmonie de la nature nocturne, qui, personnifiée, exprime dans sa propre perception les limites de l’être humain et, de ce fait, le conduit à une connaissance provisoire de lui-même…

  •  Le moi perçoit … vision muette dans l’obscurité – regard qui trébuche dans le noir.
  • La nature perçoit cela elle-même… une déchirure anthropomorphique dans le manteau de la nuit fanée…
  • Moi… des sons vacillants s’ébrouent… en un malaise qui se répand en ondes obscures… des sons qui flottent à la ronde comme de grandes ombres…
  • Nature… un piquet anthropomorphique aux écoutes dans la danse berceuse des nuits fanées…
  • Moi… suavité d’un bleu profond, délices de ce voile onirique…
  • Nature… une silencieuse aspiration de l’homme dans le souffle céleste des nuits fanées…
  • Moi… zéphyrs aux aguets qui approchent en glissant… sbires tremblants qui ont la chair de poule… douleurs de froidure qui liquéfient les os…
  • Nature… une esquille tremblante et anthropomorphique dans le vent gris des nuits fanées…
  • Le moi reconnaît … Je suis impatience prédatrice et, souvent, doute imaginé. Moi dicible, un homme devant l’aspect de la nuit fanée, un homme dans sa propre force de caractère.

Nous sommes très éloignés des clichés Black Metal qui horrifient certains Catholiques… roobertculatIci pas de « gloire à Satan » ni de « Chrétiens aux bêtes »… mais une somptueuse poésie existentielle accompagnant une musique sublime. Bref, s’il est facile d’opposer le monde de la foi avec celui du Black Metal, il me semble beaucoup plus intéressant de relever aussi les points de contact entre ces deux univers que tout semble opposer. Le Black Metal est souvent une musique ayant une portée spirituelle et à ce titre, il rejoint en partie l’expérience chrétienne. Le problème, c’est que la religion catholique est perçue par pas mal de métalleux uniquement comme une institution avec des dogmes à croire et une morale à suivre, alors que le cœur de l’expérience chrétienne est de l’ordre de la spiritualité (donc de la prière et des rites sacramentels), c’est-à-dire de la recherche d’une communion d’amour avec un être transcendant que l’on appelle Dieu (mot tellement banalisé qu’il en est devenu pauvre de sens…). Comme l’écrivait Maurice Zundel, Dieu n’est pas une invention, c’est une découverte… C’est la conscience profonde du mouvement même de la vie, c’est une nécessité vitale. N’essayons pas d’administrer des preuves. Essayons de voir ce que les hommes font en vivant, ce à quoi ils attachent le plus de prix, ce qui donne sa plus haute valeur à la vie.

Dans les réponses que j’ai reçues de la part de 552 métalleux français suite à mon questionnaire de 2000, Etude sur la planète Metal (base statistique de mon livre L’âge du Metal), certains métalleux font clairement le lien entre Metal/Black Metal et spiritualité. Donc je n’invente rien ! Quelques citations :

Je pense aussi que les grands mouvements religieux se sont éloignés de leur source en perdant une vision spirituelle. Ce qui manque aujourd’hui à l’humanité c’est la vraie spiritualité. Elle aspire à cela, ce qui s’observe très bien dans la scène black et death. Le danger consiste à prendre la fausse spiritualité pour la vraie. Je pratique ma foi à travers ma musique.

Je crois que c’est une musique qui rassemble les âmes tourmentées que la seule vérité diffusée par les médias ne satisfait pas, la musique de ceux pour qui la vie n’est pas : naître, bosser, procréer, mourir. Le sujet est vaste…

On y retrouve la recherche inconsciente d’un substitut puéril à une religion authentique

Extraits de L’Age de Metal, pp 229, 212 et 213

Enfin un texte de Nietzsche, dans Aurore, me semble intéressant pour mieux saisir la nature profonde du Black Metal en tant que musique :

L’oreille, organe de la peur, n’a pu se développer aussi amplement qu’elle l’a fait que dans la nuit ou la pénombre des forêts et des cavernes obscures, selon le mode de vie de l’âge de la peur, c’est-à-dire du plus long de tous les âges humains qu’il y ait jamais eu : à la lumière, l’oreille est moins nécessaire. D’où le caractère de la musique, art de la nuit et de la pénombre.

Y a-t-il une ligne rouge que je ne veux pas franchir ? Oui, clairement. Si cela ne me gêne pas de participer à un concert de Morbid Angel où j’entendrai le morceau Chapel of Ghouls avec Crush the priest, je n’irai pas à un concert de Deicide ou de Watain… Lors d’un concert à Montpellier où le groupe a justement chanté Chapel of Ghouls, j’étais au premier rang avec mon col de prêtre au pied de Trey Azagthoth… A la fin du concert au lieu de jeter son mediator dans la fosse, il me l’a donné en me faisant un beau sourire… Peut-être a-t-il pensé que j’étais un métalleux déguisé en prêtre ? Ou pas ! Je ne mets pas au même niveau le « satanisme » de Morbid Angel et celui de Glen Benton de Deicide… Un autre exemple des limites que je m’impose : lors du Hellfest 2010 (la seule fois où j’ai participé à ce festival en raison d’une table ronde organisée par la radio catholique du diocèse de Nantes suite aux polémiques anti-Hellfest), je suis allé écouter Bloodbath (excellent groupe de death), mais comme Mikael, entre chaque morceau, se la jouait satanique avec des attaques contre la croix ou la foi chrétienne, je suis sorti de la tente.

Tu as rencontré de nombreux amateurs de musique metal et quel est ton regard / rapport avec cette communauté ?

Il ressort de mon expérience au contact de cette communauté (quelques concerts mais surtout des relations personnelles dont certaines se sont transformées en amitiés) un regard plutôt positif. Pas mal de métalleux ont un intérêt culturel assez poussé (littérature, art, cinéma etc.), ce qui permet à nos rencontres d’être assez souvent cattle decapitation 3passionnantes au niveau des discussions, même si souvent on est simplement réunis pour passer ensemble un bon moment autour de quelques bières ! Après une rencontre à deux est forcément très différente d’un contexte de groupe forcément plus festif… même si, cet été, un ami métalleux m’a invité à une soirée chez lui avec d’autres métalleux… au cours de laquelle j’ai lu des Epigrammes du poète latin Martial… lecture qui a passionné l’assemblée et l’a bien fait rire. Ça m’est aussi arrivé de lire certains passages de la Bible (adaptés au contexte, comme le livre de Qohélet qui pourrait vraiment inspirer bien des compositeurs de Doom ou encore le psaume 68 (67) qui est assez dans l’esprit brutal death…) dans des soirées Metal ! Dans mon quotidien je n’ai pas des relations régulières et fréquentes avec des métalleux, surtout depuis que j’ai quitté la France pour le Danemark en 2010. C’est essentiellement pendant l’été que j’ai la joie de revoir certains amis métalleux.  Mais les contacts via Internet et Facebook demeurent nombreux, souvent avec des inconnus qui prennent l’initiative de m’écrire un message pour me poser des questions ou me demander de prier pour eux. J’ai célébré cette année une messe pour le membre d’un groupe qui s’était suicidé. Enfin un paradoxe de plus : il m’est plus facile de parler de foi, de religion, de spiritualité dans ce milieu Metal qu’avec les jeunes français « moyens »… Ce qui indique nettement que l’opposition est bien des fois préférable à l’indifférence dans ce domaine pour avoir des discussions intéressantes ! La contradiction n’exclue pas le débat si l’on est disposé à avoir un comportement plus adulte et plus philosophe que les députés de l’Assemblée nationale en France… ce qui, entre nous, ne devrait pas être très difficile ! Pour être honnête, je dois aussi dire qu’il m’est arrivé une fois d’avoir une mauvaise expérience, une rencontre qui a été assez éprouvante pour moi. Un ami m’avait conseillé d’aller voir en concert un groupe français qui jouait à Copenhague dans une petite salle de Ungdomshuset (maison de la jeunesse en danois mais qui ressemble davantage à un squat alternatif organisant pas mal de concerts dans des locaux abondamment graffés…). Je suis donc allé les écouter en compagnie d’un paroissien. Et comme ils étaient français et que c’était assez facile de les rencontrer après le concert, je me suis présenté à eux. Ma « conversation » avec l’un des membres du groupe a été très tendue et on peut dire que je me suis fait agresser verbalement de manière assez violente. J’étais tombé sur un musicien très remonté contre la religion et ce que je pouvais représenter en tant que prêtre… et pas du tout content que je vienne lui parler !

Ton dernier livre publié chez Camion Blanc porte sur Cattle Decapitation. Comment t’est venue l’idée de consacrer une étude à ce groupe ?

Je réponds à cette question dans la préface. En 2015, j’ai écrit mon premier livre non consacré à la musique Metal : Méditations bibliques sur les animaux (L’Harmattan). Il s’agit d’un livre dans lequel à partir de certains textes bibliques j’invite le lecteur à réfléchir sur la relation que nous humains avons (ou pourrions avoir) avec les autres créatures vivantes au sein de la création, et cela dans une optique philosophique et écologique. Bref, je pose la question du respect des animaux d’un point de vue chrétien, ce qui m’entraîne bien sûr à prendre position d’un point de vue éthique sur la marchandisation et l’objectivisation des animaux dans l’élevage intensif et l’industrie de la viande. Je pose aussi la question de la possibilité d’un végétarisme éthique du point de vue chrétien en exhumant des sables de l’oubli un verset d’un texte pourtant fondateur dans la Bible, le premier récit de la création au chapitre I de la Genèse. Il s’agit du verset 29 :

Dieu dit encore : « Je vous donne toute plante qui porte sa semence sur toute la surface de la terre, et tout arbre dont le fruit porte sa semence : telle sera votre nourriture. »

Après avoir écrit ces méditations, je me suis dit qu’une étude des thématiques et des paroles du groupe Cattle Decapitation connu pour militer pour la cause animale me permettrait de créer un pont, un lien, une synthèse entre mes deux centres d’intérêts en tant qu’auteur : le Metal d’une part, la cause animale et l’écologie de l’autre. En 2016 un autre livre est venu compléter les Méditations bibliques sur les animaux : Le paradis végétarien – Méditations patristiques. L’adjectif patristique désignant les premiers auteurs chrétiens appelés communément les Pères de l’Eglise qui ont écrit dans le cadre de l’Empire romain, soit en latin soit en grec.

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Cattle Decapitation

D’autres groupes traitent des mêmes questions (condition humaine, écologie, cause animale, régime végétarien, véganisme, etc.), qu’est-ce qui a fait que tu as retenu Cattle Decapitation plutôt qu’un autre groupe (comme Napalm Death, par exemple) ?

Il me faut être honnête et préciser que musicalement parlant je n’ai pas un intérêt spécifique pour des groupes comme Napalm Death ou Cattle Decapitation, même si j’ai acheté les albums du groupe de San Diego et ai participé à un concert à Copenhague ce qui m’a permis de rencontrer Travis Ryan en backstage et de lui présenter le projet de mon livre. Bref, j’ai écouté Cattle davantage dans le cadre de l’écriture de mon étude que par pur plaisir musical. L’idée d’écrire un nouveau livre sur Cattle Decapitation m’a été suggérée par un ami catholique métalleux (l’un de ceux qui avait répondu à mon questionnaire de 2000) qui s’intéresse à ce style de Metal bien davantage que moi. Donc c’est une démarche assez différente par rapport aux deux livres qui ont précédé sur Opeth et Katatonia. Pour ces groupes, c’est parce que j’aimais leur musique que j’ai voulu étudier leurs paroles, alors que dans le cas de Cattle, je me suis directement intéressé aux paroles, ce qui m’a permis ensuite de découvrir leur musique…

J’ai aimé le regard que tu portes sur les albums de Cattle Decapitation après la traduction des paroles, il y a un vrai travail de lecture analytique. Qu’est-ce qui t’a le plus marqué pendant ce travail ?

katatonia-sous-un-ciel-de-plomJ’ai appliqué au livre sur Cattle la même méthode très méticuleuse et littéraire d’analyse des paroles que j’avais mise en œuvre pour Opeth et Katatonia. Je suis un littéraire de formation et j’ai terminé mes études en vue de devenir prêtre par une licence canonique en philosophie. Ce qui explique, je pense, ma manière d’aborder les paroles du groupe. Après avoir énormément souffert pour tenter de comprendre les paroles obscures et énigmatiques des suédois Opeth et Katatonia, j’ai eu l’agréable surprise de trouver chez Cattle Decapitation un message beaucoup plus direct et compréhensible ! Ce qui m’a surpris c’est l’aspect très « rentre-dedans », souvent gore, des paroles de Travis. La violence des paroles dépasse peut-être même la violence de la musique. En tout cas il existe une parfaite correspondance entre musique et paroles dans ce groupe. Sur le parcours effectué en compagnie des sept albums de Cattle, j’ai cependant noté que l’aspect gore et hyper violent s’atténuait dans les productions les plus récentes, en particulier The Anthropocene Extinction. Mais tout est relatif. La violence demeure. Qu’il suffise de penser au 4ème morceau consacré à la terrible drogue Krokodil appelée aussi désomorphine ! Un extrait juste pour donner un aperçu…

Ah… seringues pleines de dihydrodésoxymorphine,

J’ai fouillé les rues à la recherche d’aiguilles hypodermiques et d’accumulation maladive d’aiguilles déjà utilisées et contaminées.
Tous à bord de cette nef des fous, on embarque enfin sur ce train de la douleur.

Désintégration des tendons, carnage irréparable infligé aux muscles,

Ah les voies éhontées par lesquelles nous trouvons notre plaisir…
La souffrance humaine nous excite,
En perçant la peau nous restructurons accidentellement

L’Epimysium.

Pas besoin d’anesthésie, c’est ta recherche sur les cosmétiques qui t’a fait atterrir
ici sur mon brancard à roulettes, souffrant, gargouillant des diurétiques,
Le tube dans ton anus te cause des abcès ouverts qui tournent à la sepsis.
Le choc septique s’installe – pas de place pour l’asepsie dans ma froide esthétique,
Apathique, et pourtant frénétique, tout simplement antipathique,
Des membres déchiquetés qui nécessiteront des prothèses, vaut mieux pas appeler les médecins.

Qu’est-ce que ça fait ?

Multi-exfoliation dermique – ça ne guérira jamais.
Ces façons clandestines – de distribuer la douleur,

Chaine de pensée malade – pourriture au krokodil.

Oh ce désir… de voir tes membres en feu…

Cette exultation malade… d’une agonie totale…

Ce qui m’a le plus surpris, c’est que le thème de l’exploitation animale et du végétarisme est finalement secondaire dans les paroles du groupe. La thématique principale est d’abord écologique et (donc ?) misanthropique, sans oublier la question démographique vue sous l’angle de la surpopulation d’une planète saturée. Ce qui m’a donc le plus marqué,  c’est la haine et le dégoût de l’humanité qui s’expriment en permanence tout au long des sept albums (avec un sommet dans Karma. Bloody. Karma et The harvest floor), haine et dégoût hurlés par Travis Ryan qui, probablement, s’identifie avec le misanthropophage professionnel de l’album Humanure. A travers ces deux mots valise, Travis montre à quel point il aime jouer avec la langue pour créer de nouveaux concepts particulièrement forts. Humanure pouvant être rendu par le français fumier humain. C’est d’ailleurs l’artwork de cet album qui a été cause de scandale et de censure dans certains pays. Wes Benscoter en s’inspirant de l’inoffensive pochette de Atom Heart Mother des Pink Floyd a créé une bombe iconographique au message terriblement clair. Mon travail d’analyse des paroles (comme celui du traducteur Armel Nicolas, j’imagine…) a été éprouvant mais pas pour les mêmes raisons que dans mes travaux précédents sur Opeth et Katatonia. Avec Cattle, on se prend en pleine figure et en permanence l’expression violente et gore d’une haine inextinguible envers l’espèce humaine coupable d’écocide, une humanité ignorante et idiote, une véritable plaie d’après les dires de Travis dans lequel on pourrait voir, au niveau colère vis-à-vis de l’inaction humaine pour faire face à la gravité de la crise écologique, l’équivalent Metal de Greta Thunberg… Rien ne vaut un extrait de Prophets Of The Loss dans le septième album du groupe pour s’en convaincre :

La mort certaine – la destruction assurée des écosystèmes finis.

Peut-être ne le sais-tu pas encore, mais tes enfants sont baisés,
Et les futurs de leurs enfants sont foutus, ils participeront à la fin ultime des ressources de la terre, la grande « destruction ».

 Le développement durable, inatteignable.

En portant la croix, écoutez dès maintenant cet avertissement,
Du clergé de la ruine, des prophètes de la perte.

Ce soir, nous allons putain de crever, et ça me va parfaitement.

Cela évoque la récente colère de la jeune suédoise à la tribune de l’ONU, mais avec la misanthropie en plus. Travis semble souhaiter l’extinction de l’espèce humaine… Aucun des quatre membres du groupe n’a d’enfant. Je ne sais pas pour Olivier Pinard qui a remplacé à la basse Derek Engemann en 2018. A mettre en relation avec le fait que deux membres du groupe seulement sont végétariens/végétaliens (Travis et Josh)… Je ne sais pas pour le nouveau venu Olivier Pinard que je n’ai pas pu questionner à l’époque de la rédaction de mon livre puisqu’il n’avait pas encore intégré le groupe. C’est peut-être un indice qui montre que la question de la surpopulation de la planète dans une perspective écologique est pour les membres du groupe un thème plus important que celui de la souffrance animale… Simple hypothèse de ma part.

Travis Ryan, le chanteur et parolier du groupe, emploie un vocabulaire particulièrement cru et dérangeant sur tous les albums sauf sur le dernier album qui semble plus « mesuré ». D’après tes échanges avec le groupe, y a-t-il une raison à ce changement ? Est-ce une volonté particulière de sa part ?

La mesure est toute relative comme je l’ai montré avec la citation des paroles de Clandestine Ways citées dans ma réponse à ta question précédente… mais elle est en effet réelle. Malheureusement je n’ai pas abordé cette question avec Travis, le parolier. Je ne peux donc pas donner d’élément de réponse. Peut-être que cela fait tout simplement partie de la maturité et du fait que comme chacun de nous Travis a pris quelques années de plus…

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Robert Culat et le groupe Cattle Decapitation

Le thème du gore est récurrent et même traditionnel dans le grindcore et le death, ce qui a de quoi retourner l’estomac… Quel est ton sentiment à ce sujet et est-ce que quelque part tu penses que ça peut nuire au message de fond ?

Personnellement, je n’apprécie pas le gore sauf quand il est comique comme dans le film Braindead. Mais cela colle au genre musical, cela forme un tout ! J’ai beaucoup de mal à évaluer l’impact du message auprès des fans du groupe quand il est présenté avec l’outil du gore… Est-ce qu’une majorité de fans de Cattle Decapitation s’intéresse réellement au contenu des paroles ? C’est l’éternelle question qui est valable aussi pour un autre genre assez provocateur, le Black Metal. Je ne suis pas contre le fait que la cause écologique soit  présentée avec des moyens très variés, car nous sommes tous différents, et certains seront peut-être plus interpellés par les messages brutaux de Travis que par un exposé scientifique d’Aurélien Barrau ! Pour revenir à l’artwork de l’album Humanure, je suis persuadé que malgré (ou à cause ?) de la provocation extrême qu’il représente, il peut amener certains à une véritable réflexion de fond sur ce que nous avons fait de notre planète et à quel point nous maltraitons (torturons serait le verbe exact) les animaux. En tant que chrétien, je pense cependant que la misanthropie de Travis peut en effet nuire au message de fond. On peut bien sûr déplorer l’inaction coupable des responsables politiques et économiques, l’indifférence de pas mal de citoyens et en conclure que l’ignorance et l’idiotie de l’humanité sont sans remèdes… Mais si l’homme est responsable de la crise écologique actuelle, en toute logique seul l’homme est aussi capable de prendre les bonnes décisions qui s’imposent ! Après il se peut que « l’apocalypse » tant désirée par Travis arrive bien avant que nous n’ayons pris les décisions qui s’imposent à un être raisonnable et éduqué…

Le texte est accompagné d’illustrations de Camille Chansiaux. Il interprète les pochettes des albums à l’encre ou par des collages. Comment est venue l’idée de ce partenariat ?

Camille fait partie de mes amis métalleux. En tant qu’auteur, j’aime bien associer d’autres personnes à mon travail et faire de mon livre aussi un objet artistique collectif. Je lui avais déjà demandé de faire deux illustrations pour le livre consacré à Katatonia. J’ai à nouveau fait appel à lui pour que librement, il exprime en tant qu’artiste ce que chacun des albums de Cattle lui inspirait. Cela fait aussi partie de l’esprit Metal vu l’importance des artworks dans les albums. C’était comme créer un artwork alternatif pour chacun des albums.

Dans ton rapport à la cause animale et à l’alimentation, est-ce qu’il y a eu un avant et un après Cattle Decapitation et ton livre consacré à ce groupe ?

Non, pas du tout. J’étais déjà bien convaincu avant l’écriture de ce livre de la nécessité et pour les animaux et pour l’écologie de revoir radicalement notre relation avec les autres vivants dans le sens du respect et de la bienveillance. C’est parce que je portais déjà en moi cette réflexion et que j’avais fait le choix de devenir végétarien que j’ai voulu savoir comment un groupe de Metal extrême comme Cattle Decapitation s’emparait de cette thématique à travers un ensemble constitué par la musique, les paroles, les visuels mais aussi les choix de vie personnels des membres du groupe.

Je te remercie pour ton temps et tes réponses et je te laisse le mot de la fin / faim !

Merci à toi de m’avoir permis de m’exprimer sur le webzine Culture METAL. Bon, vu le thème des paroles de Cattle Decapitation et vu que je suis prêtre je vais citer quelques versets de l’Ancien Testament pour le mot de la fin / faim !

Tu sauves, Seigneur, l’homme et les bêtes (Psaume 35,7).

Tu nous traites en bétail de boucherie… C’est pour toi qu’on nous massacre sans arrêt, qu’on nous traite en bétail d’abattoir (Psaume 43,12.23).

Ils ont livré les cadavres de tes serviteurs en pâture aux rapaces du ciel et la chair de tes fidèles, aux bêtes de la terre ; ils ont versé le sang comme l’eau aux alentours de Jérusalem (Psaume 78,2.3).

O Seigneur, regarde et pense un moment : à qui en as-tu jamais fait voir de pareilles ? Des femmes ont mangé leurs nourrissons, leurs petits enfants au berceau. Prêtres et prophètes ont été égorgés dans le Sanctuaire du Seigneur (Lamentations 2,20).

De leurs mains, faites pour la tendresse, des femmes ont fait cuire leurs enfants, elles en ont fait leur repas : mon peuple en était arrivé là ! (Lamentations 4,10).

Les citations du livre des Lamentations ont une connotation gore, comme quoi cela n’est pas propre à une certaine musique Metal (que l’on pense aussi à l’Illiade d’Homère !). Mais pour s’en convaincre rien ne vaut un extrait du psaume 67 !

Le Dieu qui est le nôtre est le Dieu des victoires, et les portes de la mort sont à Dieu, le Seigneur.

 A qui le hait, Dieu fracasse la tête ; à qui vit dans le crime, il défonce le crâne.

Le Seigneur a dit : « Je les ramène de Basan, je les ramène des abîmes de la mer, afin que tu enfonces ton pied dans leur sang, que la langue de tes chiens ait sa pâture d’ennemis.