David ThierreePour accompagner votre lecture, voici quelques groupes sélectionnés par David Thierrée à l’occasion de la sortie de son livre Owls, Trolls & Dead Kings Skulls, coécrit avec Dayal Patterson et publié en 2017 chez Cult Never Dies. Merci aussi à Jérémie Foucher pour ses photos de l’illustrateur prises lors du festival Les Acteurs de l’Ombre.

Peut-être n’avez-vous jamais ni entendu, ni lu son nom ? Pourtant je suis presque sûr que vous avez vu certains des croquis et illustrations de David Thierrée, et si ce n’est pas le cas, son style vous dira forcément quelque chose – sinon il est urgent de combler vos lacunes ! Cet illustrateur français a publié un livre revenant sur l’évolution de son art, sur son parcours parfois compliqué, et bien évidemment sur ces illustrations avec Owls, Trolls & Dead Kings Skulls. Pourquoi ne parle-t-on pas d’un artiste ? Comme il l’explique, il est plutôt fâché avec ce que ce mot renferme : « [Dire que je suis] « artiste » me dérange. […] Le terme « d’artiste » englobe trop de tribus de petits escrocs merdeux de l’art contemporain ou du Pop-Art pour que je prenne le risque d’y être assimilé ». Au moins, on ne peut pas dire qu’il mâche ses mots !

Il a réalisé de nombreuses pochettes et artworks pour des fanzines et des groupes comme : Warloghe, Celestia, Satanic Warmaster, Malleus Maleficarum, Manes, Beorn et excusez du peu : Behemoth, Enslaved, Mortiis ou encore Gift of Gods (Nocturno Culto)…

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David Thierrée explique que dessiner a toujours été un besoin, que ce soit quand il était à l’école, à l’armée, dans son travail en imprimerie, etc. Ce n’est qu’après un surmenage qu’il décide de tout quitter pour se consacrer à son art en 2008. Un simple coup d’œil sur les illustrations permet de se rendre compte de la finesse et de la précision qu’il a acquises. On est loin des formes parfois indistinctes, de la noirceur du dessin, du côté froid et oppressant (qui colle parfaitement au black et au death old school) de ses débuts. Comme il l’explique, « lorsque j’ai commencé à produire des images pour le metal extrême, je me suis plutôt limité à des croix renversées, des boucs, ce genre de choses. Il a fallu un peu de temps pour que je retrouve l’envie de travailler sur des images plus proches de mes références graphiques. Il a fallu aussi qu’on me propose des images qui conviennent à ces références… » Ce sont surtout les nombreux détails et les inspirations plus larges – me semble-t-il – qui interpellent. Naturellement, les illustrations qui ne sont pas destinées à un groupe ou une affiche s’éloignent un peu des thèmes liés à l’horreur et témoignent d’une certaine vivacité, comme si la scène avait véritablement eu lieu alors qu’il se promenait en forêt. Son coup de pinceau donne une impression de chaleur saisissante et feuilleter ce livre est un véritable plaisir pour les yeux comme en témoignent ces trois dessins.

L’illustrateur s’inspire très librement de divers univers fantastiques mais ça ne l’empêche pas de produire un dessin « adulte ». En effet, les références aux légendes arthuriennes, celtes et nordiques, à Tolkien, etc. sont nombreuses mais son travail sur la profondeur de champ est plus abouti qu’à ses débuts et met mieux en valeur l’ensemble du dessin. Même si son travail évoque des mondes féériques parfois légers, côtoyant allègrement avec des créatures mythiques et sublimes, on sent que nous ne sommes que des visiteurs tolérés et qu’il serait malvenu d’outrepasser notre court séjour en leur compagnie. Ceci est renforcé par des portraits rapidement identifiables : ils possèdent une personnalité propre – ce qui se ressentait moins dans ses illustrations de la période précédente. Mais, comme il l’explique dans son livre, ça a été le fruit d’une réflexion, de doutes, de recherches qui ont pris plusieurs années et surtout : « du travail, du travail, et beaucoup de réflexion. Sur l’image en soi, essayer de comprendre comment un artiste dessine ou peint, imaginer ses gestes, comment il a construit son image, essayer soi-même, se planter, et réessayer. Il n’y a pas de recette miracle, juste l’envie de se dépasser. » Il a au moins en commun l’insatisfaction de l’artiste qui cherche à repousser les limites de son art, qui ne se contente jamais de ce qu’il est et aspire à toujours faire moins pire.

trollLes grandes séries qui m’ont plus particulièrement marqué sont celles sur Greenman, les trolls et les chouettes. Les traits sont fins et l’expressivité des personnages est frappante. On décèle facilement le regard tantôt interrogatoire, tantôt surpris des chouettes, la profonde tristesse habitant les trolls ou encore le regard fixe et distant des divers êtres surnaturels. L’atmosphère qui s’en dégage est sincère, on se sent porté dans un autre univers parfois en couleur, parfois en nuances de gris. S’il n’y a pas de texte accompagnant les illustrations, il est aisé d’imaginer une histoire, un mythe, un monde. Comme David l’explique, il a parfois « envie de noir, envie de couleur, envie de sentir l’odeur de la peinture, etc. » Peut-on rêver mieux que travailler selon son leitmotiv et ses envies ? Même si les thèmes sont récurrents, la palette de l’illustrateur lui permet de se renouveler et de proposer de nouvelles façons d’aborder le dessin et les images qui apparaissent dans son esprit.

Certains dessins ne sont pas sans rappeler des artistes plus classiques qui ont aussi mis en scène à leur manière le folklore nordique, et je pense à Theodor Kittelsen avec des personnages mythiques comme Pesta et ses divers trolls. Ses dessins ont été repris par des groupes comme Burzum (Filosofem, Aske, Hvis Lyset Tar Oss), Carpathian Forest (Through Chasm, Caves and Titan Woods que l’on retrouve aussi chez Satyricon) etc., quand le black norvégien cherchait à s’inscrire dans une vision romantique et nationale de l’histoire de leur pays et de ses légendes. Dans un monde toujours plus connecté et futuriste (la voiture volante sera la réalité d’hier) il peut s’avérer rassurant de renouer avec les contes et légendes, de se plonger dans un monde caché qui ne s’ouvre qu’avec la clé de l’imagination et avec ce livre vous avez tout un trousseau prêt à l’emploi !

David Thierree

Voici l’interview complète de David Thierrée, merci à lui pour sa disponibilité, son talent et ses choix musicaux !

Peux-tu nous parler de la genèse de ce Owls, Trolls & Dead Kings Skulls ? Qui a eu l’idée de ce livre, toi ou Dayal ? et pourquoi l’avoir fait en anglais et pas en français ?

OTDKSDavid Thierrée : C’est Dayal qui m’a contacté afin de réaliser cet ouvrage, nous sommes ensuite partis d’un vague embryon de concept, j’ai ensuite envoyé à Dayal des centaines d’images, il a répondu par des questions. Il souhaitait faire une simple longue interview, mais j’ai insisté pour qu’il ajoute sa perception, son récit et sa patte. C’est toute la différence entre une ligne éditoriale française (Metallian et autres…) où l’on se contente du classique Q&A, et une plus intelligente, comme celle de Terrorizer, où le journaliste raconte, et use de ses talents pour inclure les réponses de l’interrogé dans le récit.

Comment te définis-tu en tant qu’illustrateur et dessinateur ? D’ailleurs, préfères-tu dire que tu es illustrateur ou dessinateur ?

Les deux me vont, c’est « Artiste » qui me dérange. C’est pour ça que je suis « athlète » sur ma page Facebook. Le terme « d’artiste » englobe trop de tribus de petits escrocs merdeux de l’art contemporain ou du Pop-Art pour que je prenne le risque d’y être assimilé. Les termes « Dessinateur » ou « Illustrateur » me vont mieux. A tout prendre, « illustrateur » convient bien, parce qu’on peut être dessinateur industriel, mais « illustrateur », c’est bien mieux.

Quelles ont été tes principales influences ? Qu’est-ce qui t’a donné envie de faire le type de dessins que tu faisais à tes débuts dans les années 90 ?

Les années 70 et 80, les images que j’ai dévorées depuis que je suis gosse, cettetroll2 iconographie issue de l’Age d’or de l’illustration, digérée à la sauce psychédélique, puis par les premiers illustrateurs bossant pour Games Workshop ou TSR, les débuts du jeu de rôles (j’ai joué avec assiduité de 1983 à 1992) dans le grand public. Les images de Corben, Frazetta, Jeffrey Catherine Jones, Wrightson, Windsor-Smith, etc.
Lorsque j’ai commencé à produire des images pour le metal extrême, je me suis plutôt limité à des croix renversées, des boucs, ce genre de choses. Il a fallu un peu de temps pour que je retrouve l’envie de travailler sur des images plus proches de mes références graphiques. Il a fallu aussi qu’on me propose des images qui conviennent à ces références…

Tu as eu plusieurs périodes ou grandes séries, semble-t-il. Celle des légendes celtes et arthuriennes, les dragons, les créatures souterraines, les trolls, etc. Qu’est-ce qui t’attire dans ces thématiques et ces mondes fantastiques ?

Effectivement, au début des années 2000, j’ai commencé à chercher à savoir si je pouvais faire carrière dans l’illustration « féérique » traditionnelle. J’ai donc commencé à chercher dans les domaines de l’Arthurien, du Viking, ce genre de choses, les elfes, les fées…
Le résultat n’était pas très satisfaisant, mais m’a permis de rencontrer des gens, faire un peu d’éditorial, mais aussi des salons et des expositions.
C’est ensuite que j’ai pu « glisser » dans cette vieille paire de chaussons bien confortables que constitue mon propre univers, qui est une digestion de tout ça, entre « Dungeons and Dragons », l’Art Nouveau, le psychédélisme, l’Age d’or de l’illustration, la High Fantasy, le Black Metal, la musique progressiste, etc.

Est-ce que c’est compliqué de produire une illustration qui satisfasse tout le monde : toi, le groupe et le label ? Si un dessin ne plait pas complètement, fais-tu des compromis ou préfères-tu reprendre de zéro ?

En règle générale, ça marche du premier coup. Je produis un croquis, et c’est validé. Si greenmanj’ai des doutes, je préfère discuter plus en amont, avant de commencer à travailler. Je peux ensuite modifier si besoin, mais en général, c’est mineur. La plupart des groupes sont très avenants et enthousiastes. J’ai eu beaucoup plus de difficultés à faire une affiche pour une commune qui organisait une misérable fête médiévale, où j’ai dû produire jusqu’à 14 versions d’une affiche qui finirait en A4 sur les vitrines de boulangeries.
C’est beaucoup plus simple avec des musiciens, qui ont la capacité de « coller » l’image que je leur propose avec leur musique. Ils créent des liens, et parfois, même si mon projet ne ressemble pas à ce qu’ils avaient en tête au départ, ils connectent assez vite et s’amourachent du nouveau dessin. On émule assez bien ensemble.

Ton trait a beaucoup évolué avec les années, tu t’es essayé à plusieurs techniques, etc. Qu’est-ce qui a fait que ton style ait tant changé ? Est-ce dû à l’expérience ? au besoin de tester de nouvelles choses ? à un besoin de te renouveler peut-être ?

Le travail, le travail, et beaucoup de réflexion. Sur l’image en soi, essayer de comprendre comment un artiste dessine ou peint, imaginer ses gestes, comment il a construit son image, essayer soi-même, se planter, et réessayer. Il n’y a pas de recette miracle, juste l’envie de se dépasser, et de ne jamais écouter les compliments. Internet est empli de gens persuadés qu’ils savent dessiner alors qu’ils sont encore très mauvais.
Ce qui fait que j’évolue, c’est cette capacité à ne jamais être content de moi. Constamment déçu, voir les erreurs que l’on a faites, être son pire juge, et se dire que le prochain dessin sera meilleur.
Je n’ai pas de technique attitrée, bien que je sois plus à l’aise avec le graphite. Si je change de technique, c’est plutôt par envie. Envie de noir, envie de couleur, envie de sentir l’odeur de la peinture, etc.
Le renouvellement, il vient tout seul doucement, en évoluant, ça travaille en tâche de fond.

David Thierree
Le stand de David Thiérrée au LADLO FEST

Est-ce que tu t’es essayé à d’autres médias ou formats comme la bande dessinée ou le dessin animé ? Est-ce que ce sont des formats qui t’intéressent ?

Aucunement. C’est un peu comme demander à un photographe s’il veut faire du cinéma. Le langage de la BD n’est pas du tout celui de l’illustration. La BD ne m’intéresse pas, j’en lisais un peu étant jeune, mais je suis totalement blasé, et c’est identique pour le dessin animé.

Christian Bivel, le fondateur d’Adipocere, a dit en parlant de toi : « nous ne roulons pas sur l’or, mais au moins nous sommes fiers de nos créations ». Pour toi, être fier de ce que tu fais est le plus important ? Même si ça impliquait de ne pas pouvoir en vivre ?

Être fier, c’est un peu pompeux, je ne pourrais pas dire que je suis fier, mais plutôt queowl3 parfois, pendant quelques secondes, j’éprouve une sorte de plénitude, le sentiment d’être plus à ma place maintenant que lors des vingt années que j’ai passées devant une machine à l’usine. Après, hélas, j’ai trop de soucis qui me parasitent, comme l’incertitude permanente, les tracas administratifs, etc. Du coup je reporte les sentiments agréables à plus tard, pour le moment je cours après quelque chose en en fuyant une autre, tout en dessinant. Il faut être souple.

Tu expliques que tu as un besoin d’écouter une musique toujours plus extrême, de trouver de nouvelles sonorités qui apportent de l’eau à ton pinceau. Aujourd’hui, où trouves-tu cette musique ?

J’ai toujours besoin de musiques extrêmes, mais aussi de beaucoup de sons différents, pour accompagner mes diverses humeurs. J’aime bien adapter ce que j’écoute à ce que je dessine.
J’achète beaucoup de disques, j’écoute ce que l’on m’envoie (lors d’un travail sur un album), je vais en ligne découvrir de nouveaux artistes… Je reviens aussi sur des vieux titres, des disques que je n’ai pas écoutés depuis longtemps, pour refaire des connections avec de vieilles sensations, comme des clefs qui ouvrent des greniers poussiéreux, de vieilles boîtes qui traînaient là, et dont on a oublié le contenu.

Tu as collaboré avec de nombreux groupes et fanzines, d’abord bénévolement, et tu as dû voir de nombreux changements au fil des années. Pour toi qu’est-ce qui te marque le plus aujourd’hui ? Que ce soit dans la musique, les illustrations, l’esprit, etc. ?

owlL’ampleur prise par les musiques extrêmes aujourd’hui, le Hard Rock/Heavy metal classique qui ne dit jamais son dernier mot, et les deux qui se mélangent allègrement. Le milieu « artistique » traditionnel (bobos parisiens, expositions, cartes de visites, léchage de cul, réseautage, décadentisme, etc…) qui met le pied dans cet univers, en postulant que le « metal » est un mouvement socio-culturel, et en le corrompant, comme tout ce qu’il touche.
Et heureusement, des perdus, des rebelles, des purs et durs, souvent des gens venus de milieux simples, qui n’ont pas la paume des mains lisse comme un cul de bébé, des passionnés, qui creusent encore leur niche, qui retournent aux sources, pour y retrouver du sens. La vie, qui trouve toujours son chemin, qui s’échappe de l’enclos et bouffe tout le monde.

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